Nous sommes en 1666. Le roi Louis XIV a décidé de s'occuper davantage de
sa colonie. Son intendant, Jean Talon, l'informe d'un problème majeur au Canada: il n'y a que 45 filles âgées de 16
à 40 ans pour 719 célibataires masculins du même âge. Talon demande au roi d'envoyer des filles à marier. Voici
l'histoire de Henriette Cartois
Henriette à vingt ans. Elle est internée dans une maison de charité
à Paris parce qu'elle est orpheline et pauvre. Elle y vit entourée de malades, de prostituées et d'autres filles sans ressources,
comme elle. Elle a appris à tricoter et à faire de la broderie. Elle a aussi reçu un solide enseignement religieux.
Mais cela n'est pas suffisant pour se trouver un bon parti en France.
Partons, la mer est belle!
Henriette accepte donc d'émigrer en Nouvelle-France. Elle s'embarque
au port de Dieppe en juin 1671. À cette époque, il faut compter environ deux mois pour traverser l'océan.
À Québec, la nouvelle de l'arrivée des navires se répand vite. De nombreux
curieux attendent ces filles de France sur le quai. Les célibataires veulent ces « jeunes villageoises
n'ayant rien de rebutant à l'extérieur et assez robustes pour résister au climat et à la culture
de la terre ». Henriette et ses compagnes ne sont pas fermières, mais elle sont prêtes
à travailler très dur.
De
bien courtes fréquentations !
Dès
leur arrivée, les autorités essaient déjà de trouver qui pourrait se marier avec qui. En attendant ce grand jour, les
jeunes filles sont hébergées au couvent ou dans des familles. Les présentations officielles se dérouleront dans le grand
salon du château du gouverneur. Henriette sera-t-elle remarquée par un habitant qui la demandera en mariage ? Ou par
un militaire qui veut s'établir dans la colonie ? Le cadeau offert par le roi peut en intéresser plusieurs.
Cinquantes livres, c'est un beau montant ! La plupart des filles nées au pays ne peuvent en offrir autant !
Et, si ce n'est pas suffisant, l'intendant a fait un règlement pour réveiller l'ardeur des tièdes. Les jeunes hommes
célibataires doivent se marier quinze jours après l'arrivée des navires sous peine de se faire interdire la traite des fourrures
avec les Indiens.
J'me
marie, j'me marie pas. J'me marie !
Le
18 octobre 1671, Henriette a déjà signé un contrat de mariage avec Michel Audebout dit Belhumeur. Mais le mari a peut-être
été choisi trop vite... Quatre jours plus tard, rien ne va plus ! Le contrat est annulé. Deux jours après, nouveau coup
de théâtre, Michel et Henriette signent un nouveau contrat devant le notaire. Et le 26 octobre, le même jour que
12 compagnes de voyage, nos tourtereaux décident enfin de s'unir pour la vie. Le jeune couple s'établit sur une terre
à Saint-Michel de la Durantaye. Henriette a maintenant sa propre maison. Elle donne naissance à deux filles, Jeanne
et Geneviève. Mais leur mariage prend fin tragiquement. Michel décède alors que sa deuxième fille vient de naître.
Il n'a pas encore trente ans, Henriette se retrouve veuve avec deux bébés sur les bras.
Une
nouvelle famille, les Patry
La
vie est difficile pour une femme seule avec deux enfants en bas âge. Il n'est pas surprenant qu'Henriette se retrouve
devant monsieur le curé moins de trois mois après la mort de son premier mari. André Patry veut l'épouser. Il
accepte de s'occuper de Jeanne et de Geneviève. Elles seront « nourries, entretenues d'habits et instruites » jusqu'à l'âge
de quinze ans. Avec André Patry, Henriette espère trouver enfin un peu de stabilité. Anne-Louise est le premier enfant
né de ce couple.
Le
recensement de 1681 nous apprends que la fortune n'a pas encore favorisé les Patry. Six ans après leur mariage, le couple
ne possède que deux fusils, deux bêtes à cornes et sept arpents de terre en culture. Les années passent, la famille
grossit. Henriette donne naissance à André, René et Joseph. En 1689, un petit dernier portera lui aussi le prénom
de René. Les deux parrains portaient le même nom !
Après
vingt-deux ans de mariage, la vie s'apprête à jouer un autre mauvais tour à Henriette. Son mari meurt âgé d'environ
48 ans. Jeanne et Geneviève sont déjà mariées, alors qu'Anne-Louise est décédée. Encore une fois, Henriette se
retrouve seule pour s'occuper de quatre garçons dont le plus vieux n'a que quinze ans.
Jamais
deux sans trois !
À
48 ans, Henriette peut-elle refaire sa vie ? Un an après la mort d'André Patry, elle annule un contrat de mariage signé
avec Jean Coutelet dit LaRochelle. Cette fois, Henriette ne semble pas pressée. En juin 1701, elle refuse aussi
la proposition de mariage de Jean-Pierre Forgues. Mais le Coutelet n'a pas dit son dernier mot. Finalement, Henriette
succombe à ses charmes. Elle épouse le soldat Coutelet à Saint-François de l'île d'Orléans le 27 mars 1701. Ils
terminent leurs jours à Saint-Vallier.
La
petite orpheline de Paris enterre son troisième mari une dizaine d'années plus tard. Elle quittera ce monde au début
du mois de janvier 1729, après deux ou trois ans de maladie.
Ces
femmes, nos aïeules
Le
curé mentionne dans le registre paroissial qu'Henriette est décédée à l'âge de cent ans environ. La paroisse au complet
assiste au service. La communauté reconnaît toute une vie d'efforts. Henriette s'est construit un chez-soi
en terre d'Amérique. Elle est aussi l'une de ces onze cents femmes venues de France pour donner naissance à un nouveau
peuple sur les rives du Saint-Laurent.
Source:
Luc Lessard, cahier culturel - Autrement dit - décembre 1997- janvier 1998.
La Société de généalogie de Charlesbourg a récemment confirmé la présence de Madeleine Guillaudeau, notre aïeule, parmi
les filles du Roi. Elle était née en 1653 à l'Île-de-Ré et a épousé Jean Potvin à Québec le 19 aoùt 1669,
elle avait 16 ans !
NOTE: Sur le site de Planète Québec vous trouverez un fichier contenant une liste détaillée des 765 Filles
du Roi, au lien ci-dessous.
2002.12.14
800 filles à marier.
2003.01.11 Filles du Roi 1 Haute société
2003.01.25 Filles du Roi 2 Contrats annulés
2003.02.08 Filles du Roi 3 A-G Ile de France
2003.02.22 Filles du Roi 3 H-Z Ile de France
2003.03.08 Filles du Roi 4 Normandie